| (voir I, 3, 7).
| les coteries aboutissaient à des héros. Ils se réunissaient à Paris |
| en deux endroits, près des halles, dans un cabaret appelé |
| dont il sera question plus tard, et près du Panthéon dans un |
| petit café de la place Saint-Michel appelé |
| jourd’hui démoli ; le premier de ces lieux de rendez-vous était |
| contigu aux ouvriers, le deuxième, aux étudiants. |
| Les conciliabules habituels des Amis de l’A B C se tenaient |
| dans une arrière-salle du café Musain. |
| Cette salle, assez éloignée du café, auquel elle communiquait |
| par un très long couloir, avait deux fenêtres et une issue avec un |
| escalier dérobé sur la petite rue des Grès |
| vait, on y jouait, on y riait. On y causait très haut de tout, et à voix |
| basse d’autre chose. Au mur était clouée, indice suffisant pour |
| éveiller le flair d’un agent de police, une vieille carte de la France |
| La plupart des amis de l’A B C étaient des étudiants, en en- |
| tente cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des princi- |
| paux. Ils appartiennent dans une certaine mesure à l’histoire : |
| Enjolras, Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Baho- |
| rel, Lesgle ou Laigle, Joly, Grantaire. |
| Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, à |
| force d’amitié. Tous, Laigle excepté, étaient du midi. |
| Ce groupe était remarquable. Il s’est évanoui dans les profon- |
| deurs invisibles qui sont derrière nous. Au point de ce drame où |
| nous sommes parvenus, il n’est pas inutile peut-être de diriger un |
| rayon de clarté sur ces jeunes têtes avant que le lecteur les voie |
| s’enfoncer dans l’ombre d’une aventure tragique. |
| Enjolras, que nous avons nommé le premier, on verra plus |
| tard pourquoi, était fils unique et riche. |
| Enjolras était un jeune homme charmant, capable d’être ter- |
| rible. Il était angéliquement beau. C’était Antinoüs farouche. On |
| eût dit, à voir la réverbération pensive de son regard, qu’il avait |
| déjà, dans quelque existence précédente, traversé l’apocalypse |
| révolutionnaire. Il en avait la tradition comme un témoin. Il sa- |
| vait tous les petits détails de la grande chose. Nature pontificale et |
| guerrière, étrange dans un adolescent. Il était officiant et mili- |
| tant ; au point de vue immédiat, soldat de la démocratie ; au- |
| dessus du mouvement contemporain, prêtre de l’idéal. Il avait la |
| prunelle profonde, la paupière un peu rouge, la lèvre inférieure |
| épaisse et facilement dédaigneuse, le front haut. Beaucoup de |
| front dans un visage, c’est comme beaucoup de ciel dans un hori- |
| zon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce |
| siècle et de la fin du siècle dernier qui ont été illustres de bonne |
| heure, il avait une jeunesse excessive, fraîche comme chez les |
| jeunes filles, quoique avec des heures de pâleur. Déjà homme, il |
| semblait encore enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix- |
| sept. Il était grave, il ne semblait pas savoir qu’il y eût sur la terre |
| un être appelé la femme. Il n’avait qu’une passion, le droit, qu’une |
| pensée, renverser l’obstacle. Sur le mont Aventin, il eût été Grac- |
| chus ; dans la Convention, il eût été Saint-Just. Il voyait à peine |
| les roses, il ignorait le printemps, il n’entendait pas chanter les |
| oiseaux ; la gorge nue d’Evadné ne l’eût pas plus ému |
| qu’Aristogiton ; pour lui, comme pour Harmodius |
| n’étaient bonnes qu’à cacher l’épée. Il était sévère dans les joies. |
| Devant tout ce qui n’était pas la République, il baissait chaste- |
| ment les yeux. C’était l’amoureux de marbre de la Liberté. Sa pa- |
| role était âprement inspirée et avait un frémissement d’hymne. Il |
| avait des ouvertures d’ailes inattendues. Malheur à l’amourette |
| Harmodius et Aristogiton, deux jeunes nobles athéniens, as- |
| sassinèrent en 514 avant J.-C. Hipparque, fils du tyran Pisistrate, au |
| cours de la procession des Panathénées, parce que Hipparque avait |
| séduit la sœur d'Harmodius. Leurs poignards étaient dissimulés sous
|
| qui se fût risquée de son côté ! Si quelque grisette de la place |
| Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure |
| d’échappé de collège, cette encolure de page, ces longs cils blonds, |
| ces yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues |
| roses, ces lèvres neuves, ces dents exquises, eût eu appétit de |
| toute cette aurore, et fût venue essayer sa beauté sur Enjolras, un |
| regard surprenant et redoutable lui eût montré brusquement |
| l’abîme, et lui eût appris à ne pas confondre avec le chérubin ga- |
| lant de Baumarchais le formidable chérubin d’Ezéchiel |
| A côté d’Enjolras qui représentait la logique de la révolution, |
| Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la |
| révolution et sa philosophie, il y a cette différence que sa logique |
| peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut abou- |
| tir qu’à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. Il |
| était moins haut et plus large. Il voulait qu’on versât aux esprits |
| les principes étendus d’idées générales ; il disait : Révolution, |
| mais civilisation ; et autour de la montagne à pic il ouvrait le vaste |
| horizon bleu. De là, dans toutes les vues de Combeferre, quelque |
| chose d’accessible et de praticable. La révolution avec Combeferre |
| était plus respirable qu’avec Enjolras. Enjolras en exprimait le |
| droit divin, et Combeferre le droit naturel. Le premier se ratta- |
| chait à Robespierre ; le second confinait à Condorcet. Combeferre |
| vivait plus qu’Enjolras de la vie de tout le monde. S’il eût été don- |
| né à ces deux jeunes hommes d’arriver jusqu’à l’histoire, l’un eût |
| été le juste, l’autre eût été le sage. Enjolras était plus viril, Combe- |
| , c’était bien là en effet leur |
| nuance. Combeferre était doux comme Enjolras était sévère, par |
| blancheur naturelle. Il aimait le mot citoyen, mais il préférait le |
| mot homme. Il eût volontiers dit : |
| Il lisait tout, allait aux théâtres, suivait les cours publics, appre- |
| nait d’Arago la polarisation de la lumière, se passionnait pour une |
| leçon où Geoffroy Saint-Hilaire avait expliqué la double fonction |
| Ange – comme son nom l'indique : Enj-olras – à la fois par sa |
| beauté, qui l'apparente au personnage enjôleur du |
| , et par sa pureté, qui l'assimile aux anges soldats porteurs de l'épée |
p | unitive annoncés par les prophéties d'Ezéchiel | . | | | | | | | | | | | | | | | | | | es rameaux de myrthe portés pour la procession | | | | | . | | |
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