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Livre quatrième – Les amis de l’A B C | Top Business Essay
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الأربعاء، 8 يونيو 2011

Livre quatrième – Les amis de l’A B C

" "
Chapitre I
Un groupe qui a failli devenir historique
A cette époque, indifférente en apparence, un certain frisson
révolutionnaire courait vaguement. Des souffles, revenus des pro-
fondeurs de 89 et de 92, étaient dans l’air. La jeunesse était,
qu’on nous passe le mot, en train de muer. On se transformait,
presque sans s’en douter, par le mouvement même du temps.
L’aiguille qui marche sur le cadran marche aussi dans les âmes.
Chacun faisait en avant le pas qu’il avait à faire. Les royalistes
devenaient libéraux, les libéraux devenaient démocrates.
C’était comme une marée montante compliquée de mille re-
flux ; le propre des reflux, c’est de faire des mélanges ; de là des
combinaisons d’idées très singulières ; on adorait à la fois Napo-
léon et la liberté. Nous faisons ici de l’histoire. C’étaient les mira-
ges de ce temps-là. Les opinions traversent des phases. Le roya-
lisme voltairien, variété bizarre, a eu un pendant non moins
étrange, le libéralisme bonapartiste
.
60
D’autres groupes d’esprits étaient plus sérieux. Là on sondait
le principe ; là on s’attachait au droit. On se passionnait pour
l’absolu, on entrevoyait les réalisations infinies ; l’absolu, par sa
rigidité même, pousse les esprits vers l’azur et les fait flotter dans
l’illimité. Rien n’est tel que le dogme pour enfanter le rêve. Et rien
n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir. Utopie aujourd’hui,
chair et os demain.
Les opinions avancées avaient des doubles fonds. Un com-
mencement de mystère menaçait « l’ordre établi », lequel était
suspect et sournois. Signe au plus haut point révolutionnaire.
L’arrière-pensée du pouvoir rencontre dans la sape l’arrière-
« Royaliste voltairien » correspond aux opinions de la mère de
60
V. Hugo et le « libéralisme bonapartiste » aux idées de Hugo lui-
même de 1827 environ à 1830
 
pensée du peuple. L’incubation des insurrections donne la répli-
que à la préméditation des coups d’Etat.
Il n’y avait pas encore en France alors de ces vastes organisa-
tions sous-jacentes comme le tugendbund allemand
et le car-
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bonarisme italien : mais çà et là des creusements obscurs, se ra-
mifiant. La Cougourde s’ébauchait à Aix
; il y avait à Paris, en-
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tre autres affiliations de ce genre, la société des Amis de l’A B C.
Qu’était-ce que les Amis de l’A B C ? une société ayant pour
but, en apparence, l’éducation des enfants, en réalité le redresse-
ment des hommes.
On se déclarait les amis de l’A B C. –
L’Abaissé
, c’était le peu-
ple. On voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire.
Les calembours sont quelquefois graves en politique ; témoin le
Castratus ad castra
qui fit de Narsès un général d’armée ; té-
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moin :
Barbari et Barberini
; témoin :
Fueros y Fuegos
; témoin :
Tu es Petrus et super hanc petram
, etc., etc.
Les amis de l’A B C étaient peu nombreux. C’était une société
secrète à l’état d’embryon ; nous dirions presque une coterie, si
Association patriotique allemande dirigée d'abord contre Na-
61
poléon I
. Dissoute en 1813 et ramifiée en sociétés secrètes, une de ses
er
branches était d'orientation républicaine.
La « courge », en provençal. Société secrète, peu nombreuse,
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de la Monarchie de Juillet.
« Le châtré, à la caserne ! » : l'eunuque Narsès, général romain
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de Byzance au VI
siècle. « Les Barbares et les Barberini » : famille
e
romaine qui avait, au XVII
siècle, construit son palais avec les maté-
e
riaux des monuments antiques, plus destructrice donc que les Barba-
res. « Franchises et foyers » : devise des libéraux espagnols. « Tu es
Pierre et sur cette pierre (je bâtirai mon Eglise) » (déjà cité en I, 3,
voir note 51). Sur le mode dérisoire, Tholomyès avait fait la théorie du
calembour ; elle aboutissait à un comportement opposé : l'abstention
(voir I, 3, 7).

les coteries aboutissaient à des héros. Ils se réunissaient à Paris
en deux endroits, près des halles, dans un cabaret appelé
Corin-
the
dont il sera question plus tard, et près du Panthéon dans un
petit café de la place Saint-Michel appelé
le café Musain
, au-
jourd’hui démoli ; le premier de ces lieux de rendez-vous était
contigu aux ouvriers, le deuxième, aux étudiants.
Les conciliabules habituels des Amis de l’A B C se tenaient
 dans une arrière-salle du café Musain.
Cette salle, assez éloignée du café, auquel elle communiquait
par un très long couloir, avait deux fenêtres et une issue avec un
escalier dérobé sur la petite rue des Grès
. On y fumait, on y bu-
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vait, on y jouait, on y riait. On y causait très haut de tout, et à voix
basse d’autre chose. Au mur était clouée, indice suffisant pour
éveiller le flair d’un agent de police, une vieille carte de la France
sous la République.
La plupart des amis de l’A B C étaient des étudiants, en en-
tente cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des princi-
paux. Ils appartiennent dans une certaine mesure à l’histoire :
Enjolras, Combeferre, Jean Prouvaire, Feuilly, Courfeyrac, Baho-
rel, Lesgle ou Laigle, Joly, Grantaire.
Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, à
force d’amitié. Tous, Laigle excepté, étaient du midi.
Ce groupe était remarquable. Il s’est évanoui dans les profon-
deurs invisibles qui sont derrière nous. Au point de ce drame où
nous sommes parvenus, il n’est pas inutile peut-être de diriger un
rayon de clarté sur ces jeunes têtes avant que le lecteur les voie
s’enfoncer dans l’ombre d’une aventure tragique.
Actuellement, rue Cujas.
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Enjolras, que nous avons nommé le premier, on verra plus
tard pourquoi, était fils unique et riche.
Enjolras était un jeune homme charmant, capable d’être ter-
rible. Il était angéliquement beau. C’était Antinoüs farouche. On
eût dit, à voir la réverbération pensive de son regard, qu’il avait
déjà, dans quelque existence précédente, traversé l’apocalypse
révolutionnaire. Il en avait la tradition comme un témoin. Il sa-
vait tous les petits détails de la grande chose. Nature pontificale et
guerrière, étrange dans un adolescent. Il était officiant et mili-
tant ; au point de vue immédiat, soldat de la démocratie ; au-
dessus du mouvement contemporain, prêtre de l’idéal. Il avait la
prunelle profonde, la paupière un peu rouge, la lèvre inférieure
épaisse et facilement dédaigneuse, le front haut. Beaucoup de
front dans un visage, c’est comme beaucoup de ciel dans un hori-
zon. Ainsi que certains jeunes hommes du commencement de ce
siècle et de la fin du siècle dernier qui ont été illustres de bonne
heure, il avait une jeunesse excessive, fraîche comme chez les
jeunes filles, quoique avec des heures de pâleur. Déjà homme, il
semblait encore enfant. Ses vingt-deux ans en paraissaient dix-
sept. Il était grave, il ne semblait pas savoir qu’il y eût sur la terre
un être appelé la femme. Il n’avait qu’une passion, le droit, qu’une
pensée, renverser l’obstacle. Sur le mont Aventin, il eût été Grac-
chus ; dans la Convention, il eût été Saint-Just. Il voyait à peine
les roses, il ignorait le printemps, il n’entendait pas chanter les
oiseaux ; la gorge nue d’Evadné ne l’eût pas plus ému
qu’Aristogiton ; pour lui, comme pour Harmodius
, les fleurs
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n’étaient bonnes qu’à cacher l’épée. Il était sévère dans les joies.
Devant tout ce qui n’était pas la République, il baissait chaste-
ment les yeux. C’était l’amoureux de marbre de la Liberté. Sa pa-
role était âprement inspirée et avait un frémissement d’hymne. Il
avait des ouvertures d’ailes inattendues. Malheur à l’amourette
Harmodius et Aristogiton, deux jeunes nobles athéniens, as-
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sassinèrent en 514 avant J.-C. Hipparque, fils du tyran Pisistrate, au
cours de la procession des Panathénées, parce que Hipparque avait
séduit la sœur d'Harmodius. Leurs poignards étaient dissimulés sous

qui se fût risquée de son côté ! Si quelque grisette de la place
Cambrai ou de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, voyant cette figure
d’échappé de collège, cette encolure de page, ces longs cils blonds,
ces yeux bleus, cette chevelure tumultueuse au vent, ces joues
roses, ces lèvres neuves, ces dents exquises, eût eu appétit de
toute cette aurore, et fût venue essayer sa beauté sur Enjolras, un
regard surprenant et redoutable lui eût montré brusquement
l’abîme, et lui eût appris à ne pas confondre avec le chérubin ga-
lant de Baumarchais le formidable chérubin d’Ezéchiel
.
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A côté d’Enjolras qui représentait la logique de la révolution,
Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la
révolution et sa philosophie, il y a cette différence que sa logique
peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut abou-
tir qu’à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. Il
était moins haut et plus large. Il voulait qu’on versât aux esprits
les principes étendus d’idées générales ; il disait : Révolution,
mais civilisation ; et autour de la montagne à pic il ouvrait le vaste
horizon bleu. De là, dans toutes les vues de Combeferre, quelque
chose d’accessible et de praticable. La révolution avec Combeferre
était plus respirable qu’avec Enjolras. Enjolras en exprimait le
droit divin, et Combeferre le droit naturel. Le premier se ratta-
chait à Robespierre ; le second confinait à Condorcet. Combeferre
vivait plus qu’Enjolras de la vie de tout le monde. S’il eût été don-
né à ces deux jeunes hommes d’arriver jusqu’à l’histoire, l’un eût
été le juste, l’autre eût été le sage. Enjolras était plus viril, Combe-
ferre était plus humain.
Homo
et
Vir
, c’était bien là en effet leur
nuance. Combeferre était doux comme Enjolras était sévère, par
blancheur naturelle. Il aimait le mot citoyen, mais il préférait le
mot homme. Il eût volontiers dit :
Hombre
, comme les espagnols.
Il lisait tout, allait aux théâtres, suivait les cours publics, appre-
nait d’Arago la polarisation de la lumière, se passionnait pour une
leçon où Geoffroy Saint-Hilaire avait expliqué la double fonction
Ange – comme son nom l'indique : Enj-olras – à la fois par sa
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beauté, qui l'apparente au personnage enjôleur du
Mariage de Figa-
ro
, et par sa pureté, qui l'assimile aux anges soldats porteurs de l'épée
p
unitive annoncés par les prophéties d'Ezéchiel.                 es rameaux de myrthe portés pour la procession    .  


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