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03‏/06‏/2011 | Top Business Essay
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الجمعة، 3 يونيو 2011

XIV. L'ONCLE BAPTISTE

" "
Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme Eyssette! Ni bon ni méchant, marié de
bonne heure à un grand gendarme de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait qu'une
passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque quarante ans, il vivait entouré de godets, de
pinceaux, de couleurs, et passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison était pleine
de vieilles
Illustrations!
de vieux
Charivaris!
de vieux
Magasins pittoresques!
de cartes géographiques! tout
cela fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui refusait de l'argent pour acheter
des journaux à images, il arrivait à mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans mes
mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu,
les substantifs en rose, etc.
C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était obligée de vivre depuis six mois. La
malheureuse femme passait toutes ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et s'ingéniait
à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre
ruine, l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au soir, la pauvre mère était
condamnée à entendre dire: «Eyssette n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas sérieux!» Ah! le vieil imbécile! il
fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en coloriant sa grammaire espagnole! Depuis,
j'en ai souvent rencontré dans la vie, de ces hommes soi disant très graves, qui passaient leur temps à colorier
des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres n'étaient pas sérieux.
Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme Eyssette menait chez lui, je ne les connus
que plus tard; pourtant, dès mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère ne devait
pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à table pour le dîner. Mme Eyssette bondit de joie en
me voyant, et, comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces. Cependant la pauvre
mère avait l'air gênée; elle parlait peu,—toujours sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette.
Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je
me hâtai de répondre que oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner. Joli, le dîner! des
pois chiches et de la morue.
L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je répondis que je quittais l'Université, et que
j'allais à Paris rejoindre mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce mensonge pour
rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.
En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste ouvrit de grands yeux.
XIV. L'ONCLE BAPTISTE

Le petit chose
«Daniel, dit elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre chère femme s'ennuie loin de ses enfants; et
puis, tu comprends! c'est une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être
la vache à lait
de la
famille.
—Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis
la vache à lait
...» Cette expression de
vache à
lait
l'avait ravi, et il la répéta plusieurs fois avec la même gravité...
Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu, m'adressait quelques paroles et me
regardait à la dérobée; ma tante la surveillait.
«Vois ta soeur! disait elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois
du pain, aujourd'hui une fois seulement.»
Ah! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir là, comme j'aurais voulu vous arracher
à cette impitoyable
vache à lait
et à son épouse; mais, hélas! je m'en allais au hasard moi même, ayant juste
de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir
tous les trois. Encore si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise; mais non! On ne nous laissa pas
seuls une minute... Rappelez vous: tout de suite après dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la
tante essuyait son argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'oeil... L'heure du départ arriva, sans
que nous eussions rien pu nous dire.
Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul,
dans l'ombre de la grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois très solennellement
de se conduire désormais comme un homme et de ne plus songer qu'à reconstruire le foyer.
DEUXIEME PARTIE
I. MES CAOUTCHOUCS
Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit être à cette heure aussi vieux qu'un
vieux baobab de l'Afrique centrale, jamais je n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième
classe.
C'était dans les derniers jours de février; il faisait encore très froid. Au dehors, un ciel gris, le vent, le grésil,
les collines chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes; au dedans des matelots ivres
qui chantaient, de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites vieilles
avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de
pipe, d'eau de vie, de saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour voir le ciel; mais, à deux lieues de chez
nous, un infirmier militaire me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le petit Chose,
trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la
graine de lin et un grand tambour major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son épaule.
Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, immobile entre mes deux bourreaux, la
tête fixe et les dents serrées. Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de toute la
route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien encore une pièce de quarante sous, mais je la
gardais précieusement pour le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la gare, et malgré
la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le
wagon. J'avais sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin l'infirmier tirait à tout






II. LES BABAROTTES[1]

" "
[Footnote 1: Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que l'Académie appelle des «blattes» et les
gens du Nord des «cafards».]
O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée! Il me semble que c'est hier, ce voyage sur le
Rhône. Je vois encore le bateau, ses passagers, son équipage; j'entends le bruit des roues et le sifflet de la
machine. Le capitaine s'appelait Géniès, le maître coq Montélimart. On n'oublie pas ces choses là.
La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, descendant au salon juste pour manger et
dormir. Le reste du temps, j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y avait là une
grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je m'asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de
cordes; je posais la cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si large qu'on voyait à
peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore plus large, et qu'il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était
verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, guéant le fleuve à dos de mules,
passaient près de nous en chantant. Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs et de
saules. «Oh! une île déserte!» me disais je dans moi même; et je la dévorais des yeux....
Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain. Le ciel s'était assombri subitement; un
brouillard épais dansait sur le fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi, en
présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.... A ce moment, quelqu'un dit près de moi:
«Voilà Lyon!» En même temps la grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une et sur l'autre rive; nous passâmes sous un
pont, puis sous un autre. A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et crachait des
torrents d'une fumée noire qui faisait tousser.... Sur le bateau, c'était un remue ménage effroyable. Les
passagers cherchaient leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans l'ombre. Il pleuvait....
Je me hâtai de rejoindre ma mère; Jacques et la vieille Annou qui étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà
tous les quatre, serrés les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis que le bateau se
rangeait au long des quais et que le débarquement commençait.
En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva
vers nous, à tâtons, en criant: «Qui vive! qui vive!» A ce «qui vive!» bien connu, nous répondîmes: «amis!»
tous les quatre à la fois avec un bonheur, un soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa
lestement, prit mon frère d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: «Suivez moi!» et en route.... Ah! c'était
un homme.
Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque pas, on se heurtait contre des caisses....
Tout à coup, du bout du navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous: «Robinson! Robinson!» disait
la voix.
«Ah! mon Dieu!» m'écriai je; et j'essayai de dégager ma main de celle de mon père; lui, croyant que j'avais
glissé, me serra plus fort.
La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée: «Robinson! mon pauvre Robinson!» Je fis un nouvel
effort pour dégager ma main. «Mon perroquet, criai je, mon perroquet!»
—Il parle donc maintenant? dit Jacques.
II. LES BABAROTTES[1]


Le petit chose
S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon trouble, je l'avais oublié; là bas, tout au bout du
navire, près de l'ancre, et c'est de là qu'il m'appelait, en criant de toutes ses forces: «Robinson! Robinson! mon
pauvre Robinson!»
Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: «Dépêchons nous.»
«Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux, rien ne s'égare.» Et là dessus, malgré
mes larmes, il m'entraîna. Pécaïre! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas.... Jugez de mon
désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la
meilleure volonté du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étage, dans une maison sale et
humide, rue Lanterne?
Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier était gluant; la cour ressemblait à un puits; le
concierge, un cordonnier, avait son échoppe contre la pompe.... C'était hideux.
Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa cuisine, poussa un cri de détresse:
«Les babarottes! les babarottes!»
Nous accourûmes. Quel spectacle!... La cuisine était pleine de ces vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence,
au long des murs, dans les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir, on en écrasait.
Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou
de l'évier, on boucha le trou de l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un autre endroit, on ne sait
d'où. Il fallut avoir un chat exprès pour les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable
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boucherie.
Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des
habitudes nouvelles; les heures des repas étaient changées.... Les pains n'avaient pas la même forme que chez
nous. On les appelait des «couronnes». En voilà un nom!
Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une
carbonade
, l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas
ce que c'était une «carbonade», ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuyé.
Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en famille sur les quais du Rhône, avec
des parapluies. Instinctivement nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. «Il me semble
que cela nous rapproche du pays», disait ma mère, qui languissait encore plus que moi.... Ces promenades de
famille étaient lugubres. M. Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais toujours
derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'être dans la rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi.
Cette pauvre fille, qui aimait ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle suppliait
qu'on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria
de désespoir.
Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le comble de la misère.... La femme du
concierge montait faire le gros ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches
que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier
sous le bras, en lui disant: «Tu achèteras ça et ça»; et il achetait ça et ça très bien, toujours en pleurant, par
exemple.
II. LES BABAROTTES[1]

 
Le petit chose
Pauvre Jacques! il n'était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de le voir éternellement la larme à l'oeil, avait
fini par le prendre en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour: «Jacques, tu es un butor!
Jacques, tu es un âne!» Le fait est que, lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses
moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui portait malheur.
Ecoutez la scène de la cruche:
Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans la maison.
«Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques.
Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
M. Eyssette hausse les épaules:
«Si c'est Jacques qui y va, dit il, la cruche est cassée, c'est sûr.
—Tu entends, Jacques,—c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix tranquille,—tu entends, ne la casse pas,
fais bien attention.»
M. Eyssette reprend:
«Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même.»
Ici, la voix éplorée de Jacques:
«Mais enfin, pourquoi voulez vous que je la casse?
—Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras», répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas
de réplique.
Jacques ne réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort brusquement avec l'air de dire:
«Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.»
Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter:
«Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
—Parbleu! que veux tu qu'il lui soit arrivé? dit M. Eyssette d'un ton bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus
rentrer.»
Mais tout en disant cela—avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde—, il se lève et va ouvrir la
porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur le palier,
devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et
faible, oh! si faible: «Je l'ai cassée», dit il.... Il l'avait cassée!...
Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de la cruche».
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Mon père
aurait bien voulu nous mettre au collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une
manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.» Cette idée sourit à mon père, et comme
II. LES BABAROTTES[1]
8

Le petit chose
Saint Nizier était l'église la plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint Nizier.
C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la tête de grec et de latin comme dans les autres
institutions, on nous apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les antiennes, à faire des
génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est très difficile. Il y avait bien par ci par là, quelques heures
dans le jour consacrées aux déclinaisons et à l'
Epitome
mais ceci n'était qu'accessoire. Avant tout, nous étions
là pour le service de l'église. Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux prises et d'un
air solennel: «Demain, messieurs, pas de classe du matin! Nous sommes d'enterrement.»
Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient des baptêmes, des mariages, une visite de
monseigneur, le viatique qu'on portait à un malade. Oh! le viatique! comme on était fier quand on pouvait
l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le prêtre, portant l'hostie et les saintes huiles.
Deux enfants de choeur soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots dorés. Un cinquième
marchait devant, en agitant une crécelle. D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant un poste, la sentinelle criait: «Aux
armes!» les soldats accouraient et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait l'officier....
Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs. J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au
Sanctus
, et
nous passions. C'était très amusant la manécanterie.
Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet d'ecclésiastique: une soutane noire avec
une longue queue, une aube, un surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
Il paraît que ce costume m'allait très bien:
«Il est à croquer là dessous», disait Mme Eyssette. Malheureusement j'étais très petit, et cela me désespérait.
Figurez vous que, même en me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M. Caduffe,
notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en changeant les Evangiles de place, le gros livre était si
lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service
interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale!... A part ces légers inconvénients de ma petite taille,
j'étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, Jacques et moi, nous nous disions: «En
somme, c'est très amusant la manécanterie.» Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de la
famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon père que s'il voulait une bourse d'externe au
collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.
«Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
—Et Jacques? dit ma mère.
—Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs, je m'aperçois qu'il a du goût pour le
commerce. Nous en ferons un négociant.»
De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du goût pour le
commerce. En ce temps là, le pauvre garçon n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté....
Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils
de riches ne portent pas de blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les
gones
comme on dit. Moi, j'en avais
une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone.... Quand j'entrai dans la classe; les élèves ricanèrent. On disait:
«Tiens! il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il
me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
II. LES BABAROTTES[1]

toujours: «Hé! vous, là bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m'appelais
Daniel Ey sset te.... A la fin, mes camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta....
Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables
en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de
notes dans le bas; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le
rance; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de
son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop de colle, et
cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de
colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il
avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un
moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée,
allait aux provisions—le commerce enfin.
Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une blouse, qu'on s'appelle «le petit
Chose», il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! Le petit Chose se mit à
travailler de tout son courage.
Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis à sa table de travail, les jambes
enveloppées d'une couverture. Au dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M.
Eyssette qui dictait.
«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était Mme Eyssette qui entrait. Elle
s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds: Chut!...
«Tu travailles? lui disait elle tout bas.
—Oui, mère.
—Tu n'as pas froid?
—Oh! non!»
Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là de longues heures, comptant ses
mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps.
Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle n'espérait plus revoir.... Hélas! pour notre
malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le revoir bientôt....